Dès l'enfance, l'ingénierie de l'époque m'a saisi — moins les machines à calculer que le trafic entre elles : que l'on pût faire parler l'une à l'autre par un fil tenait du plus pur prodige que j'eusse rencontré.
Les jardins clos de l'heure — l'AOL américain, l'omniprésent Minitel français, le Yinghaiwei chinois (瀛海威) — rationnaient leur contenu ; et même les réseaux amateurs des BBS, FidoNet au premier chef, acheminaient leur courrier par relais nocturne plutôt que par une liaison vivante. Le défaut me parut évident d'emblée : c'était l'internet ouvert — immédiat et entier, non l'enclos — qui referait le siècle.
J'avais seize ans, élevé dans une campagne reculée où les fils ne portaient que la voix, rien de plus — si bien qu'après une campagne menée principalement sur mon père, je fis tirer jusqu'à la maison une liaison en relais de trames (FR, de l'anglais Frame Relay), aboutie sur un Livingston PortMaster 2E-R posé sur une étagère au-dessus de mon lit : cinquante-six kilobits, dans un internet encore fait de FTP, NNTP, Gopher et de texte brut, avant que Mosaic n'eût appris au Web à se montrer en images.
Une quantité de bande passante absurde pour une chambre de garçon. Mais la suffisance n'a jamais été ma mesure.
Ce que j'avais bâti, d'autres le voulaient sans pouvoir le bâtir eux-mêmes. J'accrochai au PortMaster cinq modems US Robotics Courier 14.4, commandai autant de lignes de cuivre au central téléphonique local, et mes amis triés sur le volet devinrent mes premiers clients ; le bouche-à-oreille fit son œuvre, et la demande déborda bientôt la chambre.
Là où d'autres répondaient encore à deux mille quatre cents bauds — quand ils répondaient —, je détenais la clé de l'accès sur un territoire que nul autre ne desservait. L'affaire prit son envol peu avant mes dix-sept ans — une entreprise en tout sauf le nom — et je la constituai en société dès que la loi le permit, à ma majorité, en 1995.
Le lien vers l'internet mondial passa du relais de trames à un mégabit entier ; la batterie de modems qui répondait à toute la ville grandit avec lui — un PortMaster 3 désormais, soixante modems numériques en marche à la fois et saturés en permanence. Nous prîmes des bureaux près de la voie ferrée — et les chemins de fer, en ces années-là, portaient la fibre longue distance. Nous y prîmes notre raccordement directement, et devînmes le premier opérateur local sur la fibre plutôt que sur le cuivre.
Tout près se dressait une installation du renseignement militaire, dont les occupants devinrent nos premiers clients de l'État — et mes intérêts dans les télécommunications penchent depuis lors vers l'entreprise et l'État.
Les entreprises se multiplièrent à partir de là — la terre où nul ne donne le premier coup de pioche sans mon agrément, le capital déployé comme nul autre ne saurait, un mot glissé là où se prennent les décisions, la frontière que leurs marchandises ne franchissent pas sans mon aval — mais celui qui vit caché n'en nommera pas plus qu'il ne le faut. Tout remonte à cette première liaison — chacune n'est qu'un fil de plus, tiré là où d'autres n'oseraient, et tenu là où les autres doivent passer. Et tout cela n'a acheté que la seule chose qui vaille : la liberté de m'occuper en privé, et de mille façons.