Français

C. Edward Whitman

FondateurInvestisseurPhilomathe

Une vie discrète, partagée entre de nombreuses disciplines — et une curiosité constante pour chacune d'entre elles.

Bene qui latuit, bene vixit.« Bien a vécu qui s'est bien caché. »Ovide

Entreprise

Fondateur d'entreprises — et, au cœur de tout, la main discrète sur laquelle tout repose.

Dès l'enfance, l'ingénierie de l'époque m'a saisi — moins les machines à calculer que le trafic entre elles : que l'on pût faire parler l'une à l'autre par un fil tenait du plus pur prodige que j'eusse rencontré.

Les jardins clos de l'heure — l'AOL américain, l'omniprésent Minitel français, le Yinghaiwei chinois (瀛海威) — rationnaient leur contenu ; et même les réseaux amateurs des BBS, FidoNet au premier chef, acheminaient leur courrier par relais nocturne plutôt que par une liaison vivante. Le défaut me parut évident d'emblée : c'était l'internet ouvert — immédiat et entier, non l'enclos — qui referait le siècle.

J'avais seize ans, élevé dans une campagne reculée où les fils ne portaient que la voix, rien de plus — si bien qu'après une campagne menée principalement sur mon père, je fis tirer jusqu'à la maison une liaison en relais de trames (FR, de l'anglais Frame Relay), aboutie sur un Livingston PortMaster 2E-R posé sur une étagère au-dessus de mon lit : cinquante-six kilobits, dans un internet encore fait de FTP, NNTP, Gopher et de texte brut, avant que Mosaic n'eût appris au Web à se montrer en images.

Une quantité de bande passante absurde pour une chambre de garçon. Mais la suffisance n'a jamais été ma mesure.

Ce que j'avais bâti, d'autres le voulaient sans pouvoir le bâtir eux-mêmes. J'accrochai au PortMaster cinq modems US Robotics Courier 14.4, commandai autant de lignes de cuivre au central téléphonique local, et mes amis triés sur le volet devinrent mes premiers clients ; le bouche-à-oreille fit son œuvre, et la demande déborda bientôt la chambre.

Là où d'autres répondaient encore à deux mille quatre cents bauds — quand ils répondaient —, je détenais la clé de l'accès sur un territoire que nul autre ne desservait. L'affaire prit son envol peu avant mes dix-sept ans — une entreprise en tout sauf le nom — et je la constituai en société dès que la loi le permit, à ma majorité, en 1995.

Le lien vers l'internet mondial passa du relais de trames à un mégabit entier ; la batterie de modems qui répondait à toute la ville grandit avec lui — un PortMaster 3 désormais, soixante modems numériques en marche à la fois et saturés en permanence. Nous prîmes des bureaux près de la voie ferrée — et les chemins de fer, en ces années-là, portaient la fibre longue distance. Nous y prîmes notre raccordement directement, et devînmes le premier opérateur local sur la fibre plutôt que sur le cuivre.

Tout près se dressait une installation du renseignement militaire, dont les occupants devinrent nos premiers clients de l'État — et mes intérêts dans les télécommunications penchent depuis lors vers l'entreprise et l'État.

Les entreprises se multiplièrent à partir de là — la terre où nul ne donne le premier coup de pioche sans mon agrément, le capital déployé comme nul autre ne saurait, un mot glissé là où se prennent les décisions, la frontière que leurs marchandises ne franchissent pas sans mon aval — mais celui qui vit caché n'en nommera pas plus qu'il ne le faut. Tout remonte à cette première liaison — chacune n'est qu'un fil de plus, tiré là où d'autres n'oseraient, et tenu là où les autres doivent passer. Et tout cela n'a acheté que la seule chose qui vaille : la liberté de m'occuper en privé, et de mille façons.

Passions

Droit

Étudiant du droit depuis toujours. J'étudie aujourd'hui l'ordre juridique ukrainien — un système de droit civil d'ascendance romaine, nourri par la tradition pandectiste allemande, qui se défait peu à peu de sa strate soviétique à mesure qu'il converge vers le droit de l'Union européenne. Mon admiration, pourtant, va aux praticiens : à Clarence Darrow et Thomas More, qui firent du droit une affaire de conscience ; à Sir William Blackstone, qui donna à la common law son architecture ; et, plus singulièrement, à Edward Bennett Williams, dont le génie se tenait au-delà des codes, dans l'art de résoudre, pour un client, ce que le droit seul n'aurait jamais pu.

Aviation

Un amour du vol hérité de mon père, lui-même pilote. Premier vol en solo à treize ans ; brevet de pilote privé obtenu le jour de mes dix-sept ans, l'examen en vol passé sur un Mooney 231 (M20K). Mais l'attrait le plus profond reste l'ingénierie — la mécanique des fluides qui porte l'aile et, plus singulier encore, le flottement et les harmoniques : cette physique aéroélastique par laquelle la résonance propre d'une structure, nourrie par le flux d'air, peut désintégrer une cellule en un instant — et, surtout, savoir la prévoir et la prévenir. Tout l'art tient à maintenir l'appareil du bon côté de cette marge.

Course automobile

Pilote de course des années 1990 jusqu'en 2006, au SCCA et à l'IMSA — dont le championnat GT est depuis passé en d'autres mains et sous d'autres noms. Ma force, c'étaient les catégories GT : des voitures de route rendues féroces, dressées à courir. Mais mon amour le plus profond va à la vraie endurance — les 24 Heures de Daytona, le joyau du monde de la course GT, et les 24 Heures du Mans, plus anciennes et plus grandes encore. Un jour et une nuit où la vitesse doit faire plus qu'éblouir : elle doit durer, tandis que voiture, équipage et pilote ne font qu'un, de l'obscurité jusqu'à l'aube, et la moindre faiblesse est celle qui défait tout. Et, depuis lors, fervent connaisseur de la Formule 1 — le sommet du sprint, où une saison se joue au dixième et un virage au centimètre. Le tour lancé, c'est la vitesse parfaite ; la longue nuit, la vitesse éprouvée.

Livres anciens

Gardien de livres rares et anciens, du quinzième siècle à nos jours — aussi sensible au parfum que l'âge leur donne qu'à leur contenu : vieux parchemin, papier amolli par le temps, cette douceur que seules les années confèrent. En ouvrir un, c'est ce que je connais de plus proche de respirer la formation même du savoir. Parmi eux un Don Quichotte issu des premières impressions madrilènes de Juan de la Cuesta ; et, plus cher que tout, un livre d'heures de Gand, vers 1460, à l'usage de Rome — son parchemin portant des miniatures du Maître aux yeux bridés, son plat estampé à froid survivant dans une reliure plus tardive. Un raffinement bourguignon qui n'appelle aucune explication.

Musique

Mécène de l'opéra, d'un goût qui déborde la scène. Mes affections partent des piliers du répertoire — Mozart, Verdi, Wagner — et s'étendent à la chaleur de Puccini, dont j'adore Turandot par-dessus tout, et au feu de la Carmen de Bizet. La voix qui emporte tout, c'est celle de Pavarotti : son Nessun dorma, tiré de cette même Turandot, est l'art du ténor à son sommet. Au-delà de l'opéra, l'oreille suit encore : le Boléro de Ravel et son unique idée qui enfle ; l'Adagio pour cordes de Barber ; et Tchaïkovski, qui n'a jamais confondu l'émotion avec l'excès.

Sculpture

Amateur de sculpture, et de Frederick Hart avant tous. C'est lui qui donna à la cathédrale nationale de Washington son Ex Nihilo — la Création jaillissant de la pierre nue de la façade occidentale — avant de faire ce qu'aucun sculpteur n'avait osé : couler la figure humaine dans la résine acrylique transparente, la lumière traversant la forme de part en part, un art qu'il nommait « sculpter avec la lumière ». Dans ce médium, mes préférées sont Appassionata, Destiny et Firebird. Et plus proches que tout, ses Filles d'Odessa — une élégie pour les quatre filles du dernier tsar, et pour chaque enfant que le siècle a emporté.

Horlogerie — l'Atmos

Une pendule qui ne demande rien. La Jaeger-LeCoultre Atmos, imaginée en 1928 par Jean-Léon Reutter, est ce que la mécanique a produit de plus proche du mouvement perpétuel — remontée par le seul air, une capsule scellée qui respire au moindre écart de température, un degré pour deux jours, sans qu'une main ne s'y pose jamais. Celle que j'admire le plus est l'Atmos du Millénaire Atlantis rhodiée, dont le calendrier perpétuel court, sans retouche, jusqu'à l'an 3000. Mais la machine ne fait qu'aiguiser la pensée qui la sous-tend — le temps est la seule ressource qu'on ne peut accroître, et donc la seule vraiment inestimable. Donner le sien à autrui, c'est offrir l'irremplaçable — et cela doit être chéri.

Correspondance